Pour un dialogue photographique avec Henri Bosco...


« La terre était belle, ce matin-là. Il est vrai que pour moi elle est toujours belle. Mais souvent elle montre une figure rude et d'un abord difficile, surtout à l'homme de labeur qui ne l'affronte guère que pour lui imposer les marques de son travail. »

Henri Bosco - Le mas Théotime

« Elle s'étendait devant moi, grise comme le temps, mais douce, avec ses mottes qui fondaient sous le pied. Sous les gouttelettes encore fraîches de la nuit, brillaient des herbes courtes et l'odeur amène du chiendent, à chaque pas broyé par les semelles, montait autour de moi, qui avançait par grandes et lentes enjambées dans la glèbe luisante et noire. Chaque fois que je la touchais, mon soulier s'enfonçait en elle jusqu'à la cheville et, sur le cuir, je sentais sa matière friable qui prenait mon pied et cherchait à le retenir. Mais moi, je m'arrachais de là et j'allais plus loin en emportant à mon talon un peu de cette terre tenace sur laquelle avaient peiné les hommes de mon sang, et qui maintenant m'appartenait. »

Henri Bosco - Le mas Théotime 

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« Car plus je me vois solitaire, plus j'atteins aux dons invisibles. Je comprends peu à peu le sens inexprimable des objets usuels qui m'entourent ici. Ils gagnent chaque jour du poids et prennent de la forme. Ils sont un peu plus que ce qu'ils sont, là où ils sont. À mesure qu'ils prennent corps, leur signe secret se précise, et c'est dans leur matière même que je commence à apercevoir l'âme modeste qu'ils aident à vivre. Tout me parle dans la vieille maison de mes pères : la table, et la lampe qui nous éclaire cette nuit. »
Henri Bosco - Le mas Théotime

« Unique changement (et signe, dit-on, du progrès) on a enlaidi quelques devanture. Elles déshonorent les plus belles façades de la vieille ville. Mais tout le monde les admire, et c'est naturel. »
Henri Bosco - L'épervier

« Les nuits étaient tièdes, les maisons vivantes, vivantes de leur propre vie et non pas de celle des hommes. Car elles vivaient par la vie secrète des pierres, des bois de charpente, des fers, de l'argile qui les couvrait de grandes tuiles rondes; et, perméables au soleil, à l'air savoureux, avant de devenir les maisons de l'hiver dont le seul plaisir est le feu... »
Henri Bosco - L'épervier

« Oh ! Je les connais ces chemins !... Ils sont exactement comme les hommes, tristes un jour et l'autre gais, accueillants ou subitement rébarbatifs. Sur le même parcours vous trouverez aujourd'hui des fleurs, des fruits, et demain rien que des épines...Et bien pis encore ! Il y a de sombres semaines où ils ont l'air de s'allonger à n'en plus finir sous vos pieds et de hérisser devant vous leurs cailloux innombrables. Par contre, que vous leur plaisiez, et ils vous prennent amicalement aux talons. Ils vous soulèvent, ils allègent vos jambes, ils vous emportent, ils vous font voler !... Ils vous offrent d'aller d'un bond au bout du monde. »
Henri Bosco - L'épervier

« Ces terres plates qui, tout autour de mon habitation, s'étendaient à perte de vue, n'offraient aucun attrait à mes goûts naturels. Je suis un homme des collines. L'amour qui encore aujourd'hui m'attache à elles, le plus souvent me rend les pays sans relief insupportables. Leur étendue m'attriste. Elle ne facilite que trop cette dispersion intérieure où je m'évanouis. Je n'y ai point de prises sur moi-même et j'y perds le sens merveilleux de ma propre présence. Je suis toujours ailleurs, un ailleurs flottant, fluide. Longuement absent de moi-même, et présent nulle part, j'accorde très facilement l'inconsistance de mes rêveries aux espaces illimités qui les favorisent. »
Henri Bosco - Hyacinthe

« L'hiver se leva. C'était bien un hiver à part, l'hiver de cette plaine. Je n'en avais jamais connu de pareil. Dès les premières neiges, le sol triste et boueux disparut sous une étendue irréelle. Il se détacha de la terre, et pendant quelques jours je n'osais y aventurer mes pas. J'avais peur de commettre en y passant comme un lourd sacrilège. »
Henri Bosco - Hyacinthe

« Toute la bâtisse avait l'air de se ramasser sous l'orage. Jamais je ne l'avais vue si large, si trapue, et jamais aussi solitaire. Sa façade basse, têtue, exprimait maintenant quelque chose de son secret. Après quarante ans d'abandon, elle ne pouvait plus abriter les hommes. Elle les avait oubliés. Sans doute avait-elle fini par vivre en elle-Même. Avec ses celliers souterrains, sa grande salle, son escalier, ses chambres et son grenier immense, elle avait dû se construire en silence, et dans sa profondeur, une idée d'elle-même. »
Henri Bosco - Hyacinthe

« De clairières en clairières, et d'étang en étang, l'étendue des champs de lumière envahit les lieux de la nuit. De toute pierre, de tout arbre, s'échappe une ombre pure. Le moindre rocher a son double et le plus fragile pied de lavande. Dans l'entrelacs des touffes épineuses commencent à se déplacer de mystérieuses formes animales. La quête de la faim s'ébauche, et de l'amour. Des yeux verts étincellent tout à coup; une gueule invisible gronde... »
Henri Bosco - Hyacinthe

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« Car j'avais besoin de neige et de silence. J'entrais dans un monde assourdi, où déjà l'on marchait à pas de loup, où s'étouffaient les sons, où s'amortissaient doucement les bruits les plus faibles ... Mais de la neige immatérielle qui maintenant tombait en moi, comme autour de moi tombait la vraie neige, un paysage commençait à naître de grands bois cristallisés aux ramures cassantes, buissons fragiles et halliers bleuâtres, sentiers de verre qui luisaient, dans une île de pure neige. »
Henri Bosco - Malicroix

« Rien n'est plus attirant que l'ombre. C'est le monde même de la profondeur. Et par là elle inquiète, elle tente, elle attire, elle épouvante... Toutes les ombres que j'ai affrontée m'ont offert ces mystérieux et terribles appels, et celle-ci comme les autres. »
Henri Bosco - Le récif

« Par bonheur, je touche, j'entends, je sens même ce que je pense. Devant chaque signe irréel se dressent en moi de puissantes images. Et ainsi, la plupart du temps je retrouve et je rends corps à l'idée inerte que j'en avais faite. »
Henri Bosco - Le récif

« Les choses n'ont pas l'air de vivre. On ne s'en méfie pas. Cependant elles vivent et il en rayonne un pouvoir obscur. Quant aux présences invisibles elles passent pour imaginaires et n'en sont que plus redoutables. Il n'en faut pas plus à notre faiblesse pour obéir inconsciemment aux sortilèges qui n'ont pas de nom et pas de figure. »
Henri Bosco - Le récif

« Ils s'assirent sur une banquette et commencèrent à attendre, à leur façon. Car il existe cent façons d'attendre. Il y a des attentes tristes et des attentes gaies, des attentes mornes et des attentes fébriles, des attentes basses et des attentes héroïques, des attentes qui tuent et d'autres qui exaltent... Attendre est un art difficile. Le don, la volonté, la science d'attendre ne sont pas le partage du vulgaire. Pour le vulgaire, l'attente n'est qu'une habitude et il ne sait pas qu'il attend, alors même qu'il semble attendre. »
Henri Bosco - M. Carre-Benoit à la campagne

« Du vent, du tonnerre et des torrents d'eau. Rien (sauf le baromètre) n'avait annoncé cette trombe impétueuse. L'orage s'était faufilé sournoisement derrière les collines, dans des vallons où personne n'allait jamais. Il s'y était organisé dans le plus grand mystère. Une fois muni de sa pluie, de sa foudre et de ses rafales, il avait soulevé un petit nuage par-dessus les crêtes. À peine un flocon. Personne aux Aversols ne l'avait remarqué. Alors était monté une volute fauve puis d'énormes ballots de laine et une colonne de vapeurs cuivrées... »
Henri Bosco - M. Carre-Benoit à la campagne

« Une table portait des liasses en piles massives. Sur elle, une lampe d'argent épandait une pâle couronne de lumière. Non loin, un grand chat sommeillait. Pelotonné frileusement dans sa fourrure fauve, il offrait une face large au front bombé. Ses yeux, clos par le songe ou le sommeil, restaient impénétrables. Sans doute cachaient-ils cette lente méditation des bêtes familières où un peu de pensée humaine se mêle au sentiment du monde. »
Henri Bosco - M. Carre-Benoit à la campagne

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« Ébloui, fasciné, je ne percevais plus qu'un spectacle mental où un jeu de lumière accidentel avait produit des personnages illusoires, nés de rien, venus là pour rien, et dont rien, jamais, ne saurait tirer ni un mot, ni un geste, mais qui disparaîtraient, ne laissant souvenir ni trace, quand le miroitement qui les avaient fait naître, sans raison connue, s’éteindrait. »
Henri Bosco - L'antiquaire

« Là, tout baignait dans le calme, et le calme d'un monde sans support ou, du moins, que soutenaient, seuls, des étangs limpides et des nappes d'air. Flottant sur cette étendue irréelle, une barque demeurait immobile et comme suspendue. À sa proue, un pécheur tendait la ligne d'un bambou flexible sur une onde impondérable. Le rivage n'était qu'un trait entre le ciel et l'idée de cette onde; mais l'on sentait que, sans ce trait, ni l'eau ni l'air n'eussent été visibles... »
Henri Bosco - L'antiquaire

« La bastide repose. Elle boit le soleil de toutes ses tuiles roussies, de toutes ses pierres poreuses. C'est sa vocation. On l'a bâtie pour prendre la lumière. Sur la terrasse courent ces petits lézards sociables que nous aimons, ma femme et moi. Ils montent jusqu'à ma fenêtre, et là ils cherchent la chaleur et un peu d'amitié. Ils trouvent l'une et l'autre. Leur curiosité est très vive, leur confiance étonne. Et ils aiment l'extase... »
Henri Bosco - L'antiquaire

« Quand l'asile est sûr, la tempête est bonne et, avec du feu, un livre, une lampe, quelle chance que le vent pleure, que la pluie se lamente et que la pinède, plus haut, sur le plateau désert, élève et abaisse la voix comme la mer déferlant le long du rivage !... On frissonne, mais de plaisir, car l'on sent près de soi le calme génie du refuge, dont la présence est toujours chère à l'homme. Il veille et il est attentif à tous les bruits de la tempête. Qu'on lise, qu'on écrive ou que l'on rêve, il se tient à côté de la pensée. Il protège le toit et l'âme, le feu et le songe... »
Henri Bosco - L'antiquaire

« Mais s'il fallait, chaque fois qu'on veut s'isoler, l'assistance d'une île ou d'une montagne, quel tracas !... Ce sont des instruments pesants, d'un maniement fort difficile, et d'ailleurs grossiers. Une simple cadence peut suffire, fût-ce d'une polka, d'une absurde polka - surtout d'une absurde polka - là où un pic, une grotte, un monolithe ne servirait à rien - ou presque... »
Henri Bosco - L'antiquaire

« Cette nuit-là, la plus belle peut-être de l'été, la lune imposait le silence. La terre était muette et, dans le ciel, la contemplait. Son flamboiement recréait le monde et tirait, du chaos de l'ombre, les êtres de la pierre et du végétal pour les exposer dans leur existence nocturne à la vue du ciel. Les détachant de leur matière, elle les animait d'une vie irréelle, calme et si pure que toute la montagne n'était que silence. Les rocs, les arbres, immobiles, ne rendaient aucun son, n'appelaient le caprice d'aucun souffle. Les bêtes, arrêtées dans leurs quêtes mystérieuses, levaient vers la pâle lumière un œil fasciné. »
Henri Bosco - L'antiquaire

« En haut, d'inutiles constellations gravitaient inutilement dans l'inutile espace. L'homme les suivait peut-être en pensée et, ainsi, la pensée de l'homme devenait aussi vaine que l'existence et les mouvements monotones de ces corps célestes. »
Henri Bosco - L'antiquaire

« Car la nuit m'attire. La nuit est l’âme de cette maison. Y rester c'est en accepter la nature, qui est de contenir plus d'ombre que n'en contiennent d'habitude les demeures des hommes. Et cette ombre n'est pas absence de lumière. C'est positivement de l'ombre, de l'ombre issue naturellement d'une autre ombre, de cette ombre-mère qui flotte quelque part dans l'univers, origine de toutes les ombres du ciel et de la terre, du ciel qui, au-delà de l'air bleu qu'on respire, n'est qu'immensité noire, et de la terre dont le cœur est enfoui au sein des plus lourdes ténèbres. »
Henri Bosco - L'antiquaire

« La lumière était lourde. On suffoquait. À deux cents mètres à peine, le Luberon, qui avait engouffré dans les profondeurs de ses flancs, depuis le début de l’été, d’énormes cargaisons de chaleur, dégageait maintenant, sous l’influence de la nuit, une odeur animale. Cela suait de ses hanches à travers les toisons de genévriers et de ronces. Le grand corps, gonflé de ténèbres, barbelé de houx, exhalait des senteurs de bête. Elles arrivaient par bouffée brutale contre la maison. On devinait le monstre à deux pas. Entre lui et cette bâtisse perdue, il n’y avait rien, pas un obstacle, sauf un petit mur de pierres sèches. »
Henri Bosco – Le Sanglier

« Dehors, l’air s’était rafraîchi et cette fraîcheur, à travers mes volets percés d’un cœur, où se découpaient des feuilles déjà claires, commençait à envahir la chambre. Je lui trouvais ce goût délicieux d’un verre d’eau tiré du puits. »
Henri Bosco – Le Sanglier

« Cette bête, c’était le choc, la chair qui fonce. Mais bien plus que cette vision de ruée rude, elle vous offrait un plaisir moral. Elle vous plantait dans le cœur l’idée d’une fidélité au courage, la vacation de faire front. »
Henri Bosco – Le Sanglier

« Tout à coup, à deux ou trois mètres de moi, le fourré s’agita, une branche éclata, un choc brutal déchira le fourré et, du milieu des ronces, jaillit, avec deux formidables crocs d’ivoire, une tête énorme. Je ne vis que cela, la hure. Un peu de bave coulait le long des poils des babines noires. Les yeux étaient petits et sanglants. »
Henri Bosco – Le Sanglier

« À ce moment à travers le grenier vola une grande flamme bleue. Tout craqua, les murs, le toit, les portes, les volets et dehors un sifflement immense et douloureux arriva du vallon des Cavaliers à une vitesse vertigineuse et fondit sur les pins. Un second éclair balaya le grenier. »
Henri Bosco – Le Sanglier

« Parfois on rencontre un petit bastidon. S’il garde ses tuiles, la porte ne tient plus guère. On la pousse, et sur le sol encore carrelé on trouve un peu de paille sèche et une bouteille. Ces bastidons sont des lieux charmants pour l’oisiveté. »
Henri Bosco – Le Sanglier

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« Et pourtant ce n’était qu’un homme que j’apercevais dans le fond enfumé du Café des platanes où il dormait la bouche ouverte. Car il dormait. La nuque appuyée à même le mur, les deux mains posées bien à plat sur la table de marre devant un verre vide et un cendrier de métal, il n’était qu’un dormeur banal, mais le seul client à cette heure. »
Henri Bosco – Une Ombre

« Sur le comptoir somnolait un gros chat, un char parfait, le chat du sommeil replié, du sommeil qui sait ménager sa jouissance. Et plus futile en l’air dans sa cage de verre bleu un canari qui ne remuait ni bec ni pattes. »
Henri Bosco – Une Ombre

« Voilà le vrai mot, le mot qui dit tout, l’aventure…Timide ou hasardeux, il n’est pas de départ qui ne l’amorce. Dès que l’on risque un pied sur le plus banal des chemins, elle commence. Ne sait jamais où aboutira ce chemin sur lequel on s’engage avec insouciance. Même si l’on n’y fait que quatre pas l’on dérange des inconnus. Il s’en trouve toujours le long de chaque route. Visibles ou non ils sont là. Immobiles ou agités, bienveillant ou hostiles (mais hostiles le plus souvent) ils vous guettent. Une route qui l’on croit déserte peut paraître déserte. Elle ne l’est pas. »
Henri Bosco – Une Ombre

« Je remarquai alors qu’entre la maison et la forge s’ouvrait une trouée et que, sur le sol, par cette trouée, s’épanouissait un rond de lumière. Il m’éblouissait. C’était de la pure lumière. Rien que de la lumière ; aveuglante, cruelle, de la lumière dans sa perfection. Je n’en pouvais pas détacher les yeux. Elle me fascinait et me faisait souffrir. Elle dévorait tout, la forge, la maison, l’homme, l’enfant. Il n’en restait que ce flamboiement, cet éclat, et une large flamme dans mes yeux. Puis soudain sur la frange de ce flamboiement apparut comme une frange d’ombre. Elle s’agrandit, glissa dans le feu, atteignit le centre du rond de soleil, s’immobilisa et prit une forme. Une forme humaine. Très distinctement une forme humaine. D’homme ou de femme, je n’aurais su dire. Mais sûrement humaine. Or entre le feu du soleil et le sol rien ni personne n’était apparu pour la projeter. L’ombre y était arrivée lentement, toute seule. Une ombre sans corps. Et cependant d’un corps elle avait le contour reconnaissable. La tache en était claire, mais peu à peu elle s’assombrissait. On eût dit qu’elle s’efforçait à se donner une épaisseur vivante, qu’elle cherchait à prendre corps. Car si faiblement que ce fût, elle vivait. »
Henri Bosco – Une Ombre

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« Cinq lettres, cinq étoiles pour orienter mon esprit. Et j’entendais la voix qui me disait encore : ʺRegarde ! - Tout en haut la lumière - entre le corps et l’ombre - le cœur dans le cœur de la croix - Et pourtant tout le poids de ces cinq mots terribles - sur ses frêles épaules - L’âme, - Notre âme humaine.ʺ »
Henri Bosco – Une Ombre

« À l’Est on voyait voyager une planète et le Sagittaire sombrait. L’horizon nocturne glissait et tombait dans l’abîme. De l’abîme montait une lueur qui errait depuis un moment sur les confins de l’ombre. La planète avait arrêté son voyage. C’était maintenant une lampe. Immobile elle contemplait le réveil de la terre. »
Henri Bosco – Une Ombre

« Du feuillage, un corps mince et souple sortit, une tête plate se leva dans l’ombre et se plaça, en se balançant, sous la lune. La flamme bleuâtre lui tomba dessus, l’enveloppa et fit briller les fines écailles. C’était un grand serpent nocturne qui venait d’apparaître. La queue encore cachée dans le lierre, du haut de son corps il se dandinait au-dessus du banc. Ce museau perfide et triangulaire, peu à peu s’avançait vers les quatre verres luisants. »
Henri Bosco – Bargabot

« Or, à mesure qu’il parlait, ses mains d’une habileté étonnante serraient le bois flexible et lui donnait la forme de cet instrument qu’il aimait. Car il avait une passion pour la guitare. Il en possédait trois, accrochées aux murs de sa chambre. Cependant, de mes yeux grands ouverts et brillants je regardais l’atelier de mon père, l’établi et les étagères, les vernis, les pinceaux, les colles, la réserve de bois en feuilles, les outils, le rabot, la varlope, le varlet, les gouges, le tire-point, la percerette, la vrille, les scies et toutes les limes dont certaines n’étaient pas plus longues qu’un doigt ! Et puis, les boitillons pour garder les chevilles, les coffrets à nacres, les étuis à cordes ! Tous objets placées à leur rang, bien polis par l’usage, astiqués, immédiatement utilisables. Chacun avec son air d’attendre son tour de travail, et qui, même au repos, semblait étinceler d’intelligence, tant il était conçu pour ce qu’il devait faire. »
Henri Bosco – Bargabot

« C’est ainsi que la barque s’en alla, merveilleusement calme, au fil de l’eau, portant à sa proue la petite croix de roseau qu’avait fabriquée Cyprienne, pour conjurer, sous le figuier, quelques Ombres probablement imaginées… Longtemps la barque fut en vue. Elle s’éloignait à regret. À la fin elle disparut derrière un îlot recouvert d’arbres… Personne jamais ne l’a retrouvée. »
Henri Bosco – Bargabot

« On suivait un chemin imaginaire, vers le sud, qu’indiquait Misé, de temps à autre, avec son doigt. Il avait éteint sa lanterne parce que le ciel éclairait. L’attelage, qui s’enfonçait dans cette clarté impalpable, voyageait déjà sur une autre terre, dans un autres temps, vers une autre vie, où se levaient à l’horizon, lointainement, des bois de saules et des étangs gelés. Puis on vit se former le hameau sous la neige, quelques toits lourds, bien clos, d’où ne montait aucun signe de vie. »
Henri Bosco – Sylvius

« Au fond de la salle un tréteau supportait un théâtre en toile, illuminé par trois lampes de cuivre. On venait de lever le rideau sur un paysage vert tendre, avec un palmier et des vols d’oiseau dans le ciel. Une coupole blanche apparaissait sous les branches d’un arbre immense et, dans la frise, un gros nuage coloré par les lampes flottait, menaçant et bleuâtre, sous cette contrée de soleil. »
Henri Bosco – Sylvius

« Toutes les étoiles tombaient par grappes, chariots, lyres étincelantes, cependant que tout le village, en les voyant allumait des petites lampes une à une, autour de son mamelon brun entouré de vergers et si bien protégé par les collines chargées de leurs pantes à miel, dont l’odeur descendait sur les maisons et embaumait la nuit d’été des Amelières. »
Henri Bosco – Sylvius

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« Comme on voyait, dans le lointain, à une lieue, les collines de Barbentane, et par temps clair, plus loin encore, les Alpilles délicatement dentelées, je me consolais d’être en terrain plat par le spectacle de cet horizon. »
Henri Bosco – Antonin

« C’est l’heure où le soleil est seul avec les arbres. »
Henri Bosco – Antonin

« Il régnait dans ce magasin un extraordinaire désordre produit par l’accumulation des marchandises et leur surabondance. Cet excès témoignait d’une plénitude visible. Mais il trahissait aussi des richesses closes. On voyait les dehors, et on soupçonnait des trésors cachés. Du plancher au plafond, sur des étagères branlantes, s’installaient boîtes, caisses, sacs, bocaux, bouteilles. Tout cela penchait, prêt à choir, mais ne tombait pas. »
Henri Bosco – Antonin

« Ce n’était pourtant qu’un mur gris, un vieux mur bâti en pierre poreuse, qu’avaient rongé trente ou quarante ans de pluies corrosives. Çà et là, le crépi s’en était détaché par larges plaques. La pierre apparaissait. L’humidité avait attaqué le mortier friable et, dans les joints, creusé des vallées noirâtres, des chemins favorables aux plantes. Elles y abondaient. »
Henri Bosco – Antonin

« Collé contre la grille, il y avait un petit visage immobile. Parfaitement immobile. Rose et roux, ce visage. Les joues roses, piquées de tâches de rousseur. Les cheveux dorés. Des cheveux bien tirés au peigne et ramenés en couette sur la nuque. Pas un frisson. Le front lisse et grand, bombé. Les yeux gris. De grands yeux. Eux aussi, immobiles. Et le nez en l’air, un tout petit nez. La bouche large, assez charnue. Le menton délicat, léger et cependant finement volontaire. La fillette portait une robe à carreaux. Elle arrivait à peine aux barreaux de la grille, et même, je crois, se hissait des deux mains, pour y voir. Aussi voyait-on ses minces épaules et la robe à carreaux. Des blancs, des bleus. Au cou, une chaîne où pendait une médaille. »
Henri Bosco – Antonin

« Tout à coup, sans qu’un mot eût été prononcé, Bolbina éleva les mains et, de ces mains, prirent merveilleusement leur essor sept boules de métal, duces et fluides, qui montaient, tombaient, remontaient avec une lenteur prestigieuse. Soudain, du bout des doigts jaillirent sept étoiles de verre qui s’élevèrent à leur tour en se glissant entre les boules dans l’ombre de ce monde chimérique. »
Henri Bosco – Antonin

« En bas, le chant léger de la guitare lançait les sons vers un espace plus subtil encore. En passant ils croisaient dans l’air les étoiles de verre du jongleur et les corps argentés des acrobates qui étincelaient. Une croissante exaltation les animait tous. Ils ne jonglaient plus, ils ne jouaient plus entre les agrès, mais ils traçaient à travers la nuit, dans l’air noir, par leurs mouvements de lumière, comme une sorte de louange à l’inutile envol des corps. »
Henri Bosco – Antonin

« Beau soleil sous les marronniers. Taxis rouges vieillots qui penchent en avant. L’autobus H. Un vieux monsieur en redingote. Le Journée est douce. À travers les grilles du Luxembourg on aperçoit, gorgés de géraniums bleus et rouges, les grands vases de pierre. »
Henri Bosco – Pierre Lampédouze

« Et Lampédouze songe : recopier le vieux modèle. Pas d’originalité ! L’originalité c’est la mort de l’art. Ne rien chercher. Être simple. Par exemple, tracer, en se servant d’une règle, dix lignes parallèles à l’encre rouge sur une feuille de journal. Voilà le chef-d’œuvre. Ou bien, si l’on veut faire preuve d’un peu d’originalité tout en respectant le modèle, couper aux ciseaux la manchette de l’Ère Nouvelle et mieux encore celle du Matin (édition rouge), puis coller simplement cette bande de papier, en diagonale, sur le dos de la Baigneuse d’Ingres. Et s’en tenir là surtout. Ne pas essayer d’y mettre autre chose. Tout le monde cherche. Quoi ? Du nouveau. Du Nouveau !…Ah ! Baudelaire !… Du nouveau !… Quelle drôle d’idée ! Mais elle étrangle l’art ! »
Henri Bosco – Pierre Lampédouze

« Le sommeil n’est qu’un vêtement léger qui s’effile. »
Henri Bosco – Pierre Lampédouze

« Voyez-vous, s’il n’y avait dans le monde que des esplanades carrées et des avenues droites, larges de 600 mètres, et des chemins de fer superposés, et des numéros et des cubes locatifs où loger des hommes, esclaves de géométries alvéolaires, le cerveau compartimenté, sous la dominations des halls où tournent les machines, les peuples finiraient par penser rectilignement. Sans la vibration que suscite l’inflexion des lignes incurvées nuançant les faces de l’être et variant la vie à l’infini, ils en arriveraient bien vite à la béate adoration de l’Outil-Dieu, et ayant déserté les fantaisies profondes de l’Intelligence, armés de mandibules effroyables comme l’insecte noir tout carapaçonné, ils retomberaient dans l’instinct et vivraient sans savoir qu’ils vivent, en creusant des montagnes sombres et en comblant des océans. »
Henri Bosco – Pierre Lampédouze

« Je ne me doutais de rien, lorsqu’un beau matin , arrive au Mas, livrée par le camion du ʺBazarʺ, une caisse volumineuse… J’accours. On déballe la caisse. Le cheval mécanique en sort !… Stupéfaction !… Gris pommelé, sur trois roues de bronze, les narines en feu, les oreilles dressées, la queue noire, la crinière en brosse, sellé de cuir rouge, bridé, et les quatre fers au galop, je crus qu’il allait hennir et, perdant la tête, je lui embrassais les naseaux avec passion… »
Henri Bosco – Un oubli moins profond

«  ce qui m’attirait vers son magasin ambulant, c’était son âne. Car, pour le tirer, ledit magasin, il avait un âne, un assez gros âne, tout gris, portant sur le nez une tâche blanche et sur le dos – lorsque ce dos était visible – une grande croix brune, signe qu’il était un âne d’Afrique, pur sang. Cet âne était habillé. C’est bien la seule fois que j’ai vu habiller un âne. Il portait en effet des pantalons. Quatre jambes de pantalons, et de pantalons d’homme, ajustés à ses pattes. Deux par devant, deux par derrière, retenus sur son dos par des longes de cuir. En hiver on y ajoutait une couverture de laine, et les pantalons étaient de velours, de velours côtelé, s’entend. En été le velours le cédait à la toile, une toile bleue, toujours propre. Ainsi, à la dure saison, il était à l’abri du froid et, en été, des mouches. Contre le soleil, son chapeau de paille d’où, par deux trous pointaient ses énormes oreilles. Et pour le distraire, pendant à son cou, un petit grelot.  Tel cet âne. »
Henri Bosco – Un oubli moins profond

« De plus beau village, je n’en connais guère. Il en existe de plus dramatiquement pittoresque, mais je n’aime pas trop le pittoresque. Il y a à cela une raison. Je ne suis pas, je ne veux pas être un touriste. Je suis tout bonnement un voyageur. Donc, on en voit de ces villages belliqueusement juchés sur des pics. D’autres glissent vers des rivières leurs très vieilles maisons, leurs arbres centenaires. Je ne leur refuse pas mon admiration. Mais Lourmarin vit dans un creux, Lourmarin dort dans une conque. »
Henri Bosco – Un oubli moins profond

« Voyez-vous ? Je l’ai constaté, à force de se servir machinalement, le matin et le soir, par exemple, d’un verre, on en connaît l’usage et seulement l’usage au bout de quelque temps. Mais on ne sait plus trop qu’il est un verre, qu’on peut le voir, le toucher, le saisir, faire miroiter le soleil dedans quand il est plein d’eau ou de vin – et le briser. »
Henri Bosco – Un oubli moins profond

« La simple disposition sur une étagère, d’une assiette, d’un plat, d’une tasse et d’un coquetier, dit par elle-même dans quelles mesures d’un petit espace, le hasard, ou la main qui le voulut ainsi, ont placé ces objets en relation et les ont rendus significatifs. »
Henri Bosco – Un oubli moins profond

« La maison a des murs, des couloirs, des portes et tout vous y guette. On sait toujours où vous y êtes. Et qui vous surveille avec malveillance a la complicité effrayante des murs, des recoins, des placards mi-clos… »
Henri Bosco – Un oubli moins profond